Dans une société où la mort est presque taboue, la disparition de l’autre nous renvoie à nos peurs intimes. Pour l’appréhender, les rites funéraires se diversifient. De la foi à la communauté, le deuil se partage.
Les historiens et sociologues s’accordent à dire que la mortalité occupait une place relativement importante dans nombre de sociétés traditionnelles et qu’elle a été lentement mais progressivement occultée jusqu’à nos jours. La volonté de dépasser les limites du corps, la peur de la mort ou encore l’injonction à ne pas afficher sa tristesse ont conduit à une certaine forme de déni de la mort, en tout cas dans nos sociétés occidentales et particulièrement en France.
Pourtant, comme l’explique Marie-Frédérique Bacqué, professeure de psychopathologie clinique à l’université de Strasbourg et présidente de la société de thanatologie, « le fait d’aller moins au cimetière et que les rites de commémoration soient moins fréquents qu’auparavant ont des conséquences sur notre conscience de la limite de nos vies. » La sécularisation de notre société a laissé aussi un vide jusque-là comblé par les religions qui fournissaient un « kit » clés en main. Pour la psychologue, cela expliquerait notre propension moderne à laisser de côté la réflexion quant à notre croyance ou notre spiritualité et les difficultés morales à accepter la mort. « La mort n’est pas seulement biologique et sociale, elle est aussi culturelle. Nos sociétés, si elles veulent continuer leur existence, doivent maintenir cet aspect culturel. »
Les rites funéraires existent depuis l’apparition de l’espèce humaine et sont extrêmement importants pour les vivants. « Avant d’être installés dans le groupe des morts au cimetière dans lequel ils vont être stabilisés, les défunts représentent un danger, une inquiétude. Les vivants ont besoin de certifier que les êtres et les choses sont bien rangés à leur place. Le rite permet un passage des morts. Les vivants vont communiquer avec eux, sans la parole, par des gestes et des objets putrescibles et imputrescibles qui symbolisent ce que le défunt va devenir. L’âme doit avoir un traitement spécifique d’autant plus qu’elle est volatile.»
Pour Marie-Frédérique Bacqué, ces rituels sont censés nous apaiser, nous sécuriser et nous protéger des morts.
Jehan-Claude Hutchen, pasteur au quartier du Neudorf à Strasbourg, considère que l’Église est aussi un lieu thérapeutique. « Selon moi, le rite exprime ce qu’on ne peut pas, qu’on ne sait pas dire. Quelque chose s’y passe, qui ouvre à une autre dimension de la réalité. Le rite renvoie à la vie, relie les uns aux autres et à Dieu. Il a aussi un aspect pédagogique car on y apprend quelque chose de nous. »
Le sentiment d'avoir fait ce qu'il fallait
L’Église accueille aussi des personnes qui se disent athées. Pour René Lamey, pasteur à la paroisse de Labroque-Schirmeck dans la vallée de la Bruche, « le rite inscrit le défunt et ses proches dans une appartenance religieuse, même parfois vague, et humaine : soit parce qu’on est ou on revient dans un cadre chrétien connu et empreint de traditions immuables, soit par respect de la tradition religieuse du défunt, soit par tradition millénaire. » Parfois, explique René Lamey, le rite sécurise les personnes qui ne comprennent plus trop bien ce qu’il s’y passe mais ont le sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait.
Car il n'est pas de rites sans « tribus ». Chez les croyants, la communauté est là pour accompagner. Néanmoins, comme l’explique le pasteur de la vallée de la Bruche, « la place de la communauté dépend du lien que le défunt a eu avec la paroisse. »
Le rite permet d'accompagner la famille mais aussi le mort. Pour Marie-Frédérique Bacqué, la déambulation est importante dans ce passage entre ce qu’elle appelle « la société des vivants et celle des morts ». « Il est pourtant aujourd’hui courant que les funérailles s’arrêtent avec la cérémonie à l’église », selon elle. Le pasteur de Neudorf lui, met un point d’honneur à accompagner les familles jusqu’au cimetière. Ce chemin est aussi spirituel grâce à une écoute active dans la préparation des funérailles comme dans l’accompagnement après. « Je marche avec les familles sur un bout de chemin en accueillant les soucis, les peurs, les angoisses, les questions », explique Jehan-Claude Hutchen. « Quand les familles sont ensemble, la parole se libère. Il y a une purification de la mémoire. Certaines personnes se disent des choses dures. Qu’on soit croyant ou pas, dans la mort d’une proche, on y lit sa propre mort. Les mêmes questions surgissent : Qui suis-je ? Où vais-je ? Qu’est-ce qui fait notre être ? »
Le développement des cimetières virtuels ou de la crémation révèlent la façon dont la mort est traitée dans notre société. « C’est dommage, conclut la professeure. Les cimetières sont des lieux de vie essentiels pour la collectivité et ont une utilité pédagogique. Ils nous apprennent qu’on va mourir, on peut y voir les noms, l’histoire d’une famille, d’un village, etc. »
Fabienne Delaunoy
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