Plutôt que de fêter Noël seule chez elle, Chère Loque décide de partir à Bethléhem. Son aventure ne sera pas aussi romantique que ce qu'elle espérait.
Chère Loque, vous vous en doutez, n'avait pas vraiment bonne mine. Elle avait quitté le giron familial vers la fin de l'adolescence, enfin, vers 45 ans. L'âge où nombre de nos contemporains remettent en cause leur couple, leur boulot et leur silhouette. Chère Loque s'était méthodiquement employée à couper les liens qui l'unissaient encore à un cousin, des voisins et une collègue de travail de sorte que, lorsque la brume s'installait mi-novembre, commençait à grandir en elle le syndrome pré-Noël. Cela faisait un moment que personne ne se risquait plus à l'inviter pour le 24 décembre au soir. Depuis que Chère Loque avait balancé le Christmas pudding sur la tapisserie fleurie de son ex-mari, elle était définitivement bannie des fêtes de famille.
Chère Loque avait décidé de mener son existence désormais comme on mène une enquête policière. Il lui fallait du suspens, du frisson, de l'aventure. C'était décidé, cette année, pour sortir du Noël plan-plan, des hauts parleurs qui vous crachotent «Les anges dans nos campagnes» et de la clochette de l'Armée du salut, il fallait aller loin.
Avec sa loupe, Chère Loque pensait avoir un allié. Elle avait scruté la carte, étudié le plan des billets d'avion pas chers. Et ça n'a pas loupé. Textes historiques à l'appui, elle se rendrait à Bethléhem pour Noël. Original, me direz-vous ! Bethléhem à Noël, mais tout le monde s'y rue. Tout sauf élémentaire, mon cher, plastronne Chère Loque. Vous croyez vraiment que les gens savent qu'il y a un lien entre Bethléhem et Noël ? Pensez-donc ! La capitale de Noël c'est Strasbourg, tout le monde sait cela, même les touristes chinois ! Et pour une aventure, c'est une aventure. C'est que la destination n'est pas franchement recommandée. Ni par les agences de voyage ni par les services de l'État.
Nous y voilà. Chère Loque débarque à l'aéroport le jeudi 24 décembre en fin de matinée. Pas de sapin, pas de haut-parleur, mais des kalashnikov portées par de charmantes jeunes femmes en uniforme qui patrouillent. Waouh, ça sera de la bombe, ce Noël !
Avant de s'enquérir d'un logement, Chère Loque prend conscience de la béance grandissante de son estomac. Elle va bien trouver un bout de pain dans cette ville ! (Pour ceux à qui échapperait la subtilité du propos, nous rappelons que Bethléhem signifie en hébreu « la maison du pain »). Un baguel garni plus tard, la voilà devant l'hôtel Shalom. Ça n'a pas l'air terrible, mais bon, la bourse de Chère Loque ne peut pas se permettre le cinq étoiles. Une étoile suffira.
-Vous n'avez pas réservé Madame ?
-Non, pourquoi ?
-Ben y a plus de place chez nous, allez voir plus loin.
Voilà que commence la véritable aventure, en effet. Chère Loque est refoulée à toutes les enseignes qui suivent. Pas de place pour elle chez L'auberge David, Nativity Palace, Welcome ou Le recensement romain. Non mais c'est une mauvaise blague, ce truc, on m'a dit que personne ne se rendait en Israël ou Palestine parce que les tensions étaient à leur comble et vous me dites qu'ils n'ont pas de place. Je vais quand même pas finir dans une étable ! Non, c'eût été encore trop romantique. Quand la nuit tombe, Chère Loque a plus que jamais l'air d'une loque, elle a posé sa tête sur son sac à dos et son dos contre le mur. Le mur ! Le mur de la haine, le mur de séparation entre Palestiniens et Israéliens.
Au chaud... derrière les barreaux
Mais cela resterait un conte doucereux si nous n'évoquions pas la lumière vive surgie en pleine nuit. Celle d'une torche braquée sur l'intruse. La nuit se finit pour Chère Loque au chaud... derrière les barreaux.
-Where do you come from ? demande le policier au poste
-London
-Your name ?
-Chère Loque
-Oh yes, Ms Sherlock, I see, vous enquêtez sur le mystère chrétien. Happy Christmas !*
Au petit matin, tout lui est rendu, en particulier son portable. Sur lequel plusieurs messages l'aident à repasser en mode Noël. Ah je vois les mots de Noël habituels : « Joyeux Noël », « la dinde t'attend », « passe nous voir ». Tous ces petits mots jetés sur l'écran auxquels les gens ne croient pas vraiment et qui rappellent à Chère Loque que ses maux de Noël s'appellent solitude, fuite, doute, manque de tendresse, froid...
« Suis-je vraiment devenue une loque ?
N'ai-je donc plus d'autre nom, n'ai-je plus d'autre identité
que ce look de femme paumée, abîmée par les déchirures et révoltes ? »
Parce qu'elle n'a rien d'autre sur elle, Chère Loque sort de son sac son billet d'avion retour. Elle y griffonne sa prière de Noël et l'insère dans les failles du mur où, après des années de rancoeur et de non-dits, elle se lamente, se lamente et éclate en sanglots.
25 ans plus tard, cette même Chère Loque, dans un tailleur gris strict, très élégant, se retrouve un soir à Oslo. Elle y reçoit, tremblante, le prix Nobel de la paix pour son action en faveur de la réconciliation israélo-palestinienne. Pendant que les photographes la bombardent de leurs flashs, elle repense à la lumière de Bethléhem qui l'a tirée de sa nuit un soir de Noël.
« Je ne voyais plus de sens à mon existence et j'ai finalement pu mettre ce que je suis au service de beaucoup plus grand que moi.
J'ai vu des ennemis se rapprocher, j'ai vu des inconnus se parler, j'ai vu des étrangers devenir frères.
Depuis cette nuit, je sais que toute nuit est peuplée d'étoiles.
C'est la plus belle promesse de Dieu.
Les étoiles, présence discrète et silencieuse de Dieu dans la nuit du monde,
qui peut échapper au regard de ceux qui sont trop pleins d'eux-mêmes ou trop pleins d'amertume.
Noël : que cesse la cécité ! Que tout homme soit vu comme un frère ! »
Isabelle Gerber, pasteure
2020
* Traduction :
- D'où venez-vous ? demande le policier au poste
- Londres
- Votre nom ? Chère Loque
- Oh oui, Miss Sherlock, je vois, vous enquêtez sur le mystère chrétien. Joyeux Noël I
1b quai Saint Thomas
67000 STRASBOURG
03 88 25 90 80