Curieuse et fébrile, la mouette Odette quitte la mer et s’en va rejoindre son amie Annette à l’autre bout du pays, au bord d’un fleuve inconnu.
Odette arriva à destination par un froid matin d’hiver. La nuit précédente, la mouette s’était arrêtée en route pour s’abriter d’une pluie de flocons blancs qu’elle ne connaissait pas. Sur son chemin, tout n’avait été que surprises et frayeurs. Concentrée sur sa route inconnue, elle avait à peine pu profiter du paysage. Elle contemplait désormais cette contrée étrangère, survolant en arabesques les petites maisons aux couleurs multiples et surprenantes. Depuis le tour de son cou, son baluchon se balançait au gré de ses virages.
Le soleil du matin l’avait guidée vers lui, loin des côtes qu’elle connaissait par cœur. Jusqu’alors, Odette n’avait jamais quitté les limites de la région qui l’avait vu éclore. Elle passait l’été dans les marais et s’enivrer d’iode chaque hiver sur les plages et les ports ouverts à un horizon infini. Elle s’amusait à débusquer les mollusques en piétinant la vase, à fondre sur les bancs scintillants de petits poissons à fleur d’eau. Mais au fil des années, la compagnie venait à lui manquer. L’ouest ne faisait plus rêver les mouettes. Elles étaient de moins en moins nombreuses à y établir leurs quartiers. L’isolement la guettait.
Annette, une mouette de passage, l’avait invitée à la rejoindre à l’est à l’hiver suivant. « Pour changer », avait-elle glissé. Odette savait que nombre de ses congénères n’étaient pas comme elle. Et ne craignaient pas de voyager de lieux en lieux au fil des saisons. Annette n’en paraissait pas moins sereine. Odette avait longuement hésité. Le nouvel hiver s’écoulaitet elle n’avait pas bougé. « Allez ! », s’était-elle ravisée un matin de tempête, pelotonnée dans les dunes. Il était temps qu’il se passe quelque chose ! « Je t’attendrai sur le bord du grand fleuve au bout du pays », avait promis Annette. « Tu verras, là-bas aussi tu trouveras un port. »
Odette plana un moment au-dessus des containers tout aussi colorés que les maisons. « Mouave ? Mouave ? », tenta-t-elle à la ronde, dans l’espoir que son amie serait bien là. Et si elle avait oublié son invitation ? Si elle avait finalement décidé de passer la saison ailleurs ? Et si Odette passait Noël seule dans ce pays inconnu ? s’angoissa-t-elle tout à coup. « Mouave ! Mouave ! », entonna-t-elle plus fort. « Mouave ?! », reconnut-elle au bout de quelques tentatives. C’était bien le rire de son amie ! « Mouave ! Par ici ! », appela Annette, installée sur une bitte d’amarrage et encore tout endolorie par sa sieste au soleil. Pas un nuage au-dessus de leurs têtes. La neige recouvrait les quais, gelée. Odette se serait bien reposé les ailes un moment, mais pas question de poser les pattes sur ce sol glacé. « Te voilà ? », se réjouit Annette en s’étirant. « Je n’y croyais plus. Quel long voyage tu as fait », félicita-t-elle son amie, consciente des doutes qu’elle avait dû surmonter pour s’engager dans un tel périple. « Mouave ! », répondit celle-ci pour faire bonne figure.
En bonne hôtesse, Annette lui suggéra d’abord d’aller se restaurer un peu au bord du quai. « Ces flots regorgent de petites punaises tout à fait craquantes », l’encouragea-t-elle. « Regarde, en voilà sur la cale. » Odette les observait, sans savoir que faire. Et si elle n’aimait pas ? Et si ces insectes inconnus la rendaient malade ? Certes, elle était affamée après tous ses efforts. Mais si … ? Et si… ? « Ça va te plaire », lui garantit Annette. Sceptique, Odette s’en remit tout de même à son amie et piqua de son bec engourdie une première bestiole au raz de l’eau. « Pas mal », admit-elle tout en restant sur ses gardes. Elle en piqua une autre, et encore une autre. Et bientôt, elle s’abandonna à son appétit, n’écoutant plus que ses papilles. « Attention à ne pas te rendre malade ! », s’amusa Annette devant ce revirement. « Je te rappelle que nous veillons Noël ce soir, le festin n’est pas fini ! »
Annette proposa ensuite à son amie de faire sa toilette. « L’eau du fleuve est très oxygénée », lui promit-elle. « Excellente pour les plumes ! » Odette observa le courant avec appréhension. Peut-être était-il préférable de ne pas s’aventurer trop loin du bord. Elle battit des ailes avec prudence, et se posa près d’un caillou qui perçait le cours d’eau. À la une ! À la deux ! Elle y plongea sa petite tête blanche d’un coup franc. « Ouh que c’est froid ! », s’exclama-t-elle en la ressortant. « C’est glacé ! », continua-t-elle de se plaindre en se secouant énergiquement.
« Mais ! Le caillou ! », s’effraya-t-elle une fois ses esprits retrouvés. « Je ne vois plus le caillou ! » Le rocher n’était déjà plus qu’un tout petit point sombre et lointain. Odette avait dérivé jusqu’à la sortie du port, le courant l’emportait à toute vitesse. Devant elle, elle voyait grandir un haut mur de béton. Rêvait-elle ? Elle croyait apercevoir de l’écume. L’eau semblait finir son chemin à gros bouillon face au mur. « Attention Odette ! », s’alarma Annette qui tournait en rond au-dessus d’elle. Elle n’avait pas eu le temps de lui parler du barrage dont les turbines tournaient à plein régime. « Ça va beaucoup trop vite ! », s’affolait Odette. « Sors de là ! », l’implorait Annette.
Mais comment ? Odette se trouvait fort démunie dans son péril. Qu’est-ce qu’une aussi petite mouette pouvait bien opposer à cet immense torrent qui l’emmenait ? À la hâte, elle avait resserré ses plumes autant qu’elle le pouvait et tentait de ramer contre le courant à la force de ses ailes. Mais son petit corps ne faisait pas le poids. Ici, les vagues ne la portaient pas de leurs allers-retours. Le fleuve l’emportait inexorablement. « Comme j’ai été stupide de m’aventurer dans ce pays étrange », se reprochait la mouette, voyant son heure arriver. « Tes ailes Odette ! Tes ailes ! », l’aida Annette. « Envole-toi ! » Mais oui ! Dans son désarroi, la mouette avait oublié qu’elle pouvait voler. Elle n’en revenait pas elle-même. Sans plus réfléchir, elle se hissa dans les airs. Elle fonça aussi haut qu’elle le pouvait dans le ciel, zigue-zagant d’une rive du fleuve à l’autre en reprenant ses esprits. D’en haut, le mur paraissait tout à coup bien inoffensif.
« Viens ! », l’appela Annette. « Je connais une petite plage très calme où tu pourras te réchauffer au soleil. » L’endroit était abrité de quelques jeunes arbres. Des troncs barraient le sol de cailloux chatouillé par une eau limpide. Loin des bouillons du fleuve en course, le chant des pies ponctuait le silence. Odette s’installa sur une pierre plus grosse que les autres et s’endormit la tête face à la lumière, rassurée par la présence d’Annette qui veillait sur elle et surtout apaisée à l’idée qu’elle avait reçu des ailes pour s’élever au-dessus des épreuves.
« Réveille-toi », lui chuchota Annette à la fin de la journée. « Il est l’heure de célébrer Noël. » Le soleil avait déjà décliné et le ciel commençait à embrasser le port de toutes ses nuances de rose. « J’ai apporté une douceur merveilleuse », annonça Odette, le bec plongé dans son baluchon. « C’est humide », constata-t-elle un peu déçue. Elle avait fait sécher un petit lançon au soleil et au vent de son pays. Sa mésaventure n’avait pas épargné le poisson. Annette ne se formalisa pas. « Qu’est-ce que c’est salé ! », s’exclama-t-elle, ravie de retrouver les saveurs de la mer. « Moi aussi j’ai quelque chose pour toi », sourit-elle. Dans une petite marre qu’elle avait fabriquée pendant la sieste de son amie, elle piqua un alevin de saumon. « C’est encore rare dans la région, mais on commence à en trouver. » « Comme c’est… terreux », goûta Odette, le regard concentré sur cette saveur insolite. « Il y a un arrière-goût de vers de terre et en même temps, c’est complètement différent », s’amusa-t-elle. « Tu verras, tu as encore plein de choses à découvrir par ici », lui promit Annette.
Leur veillée se poursuivit jusqu’à ce que le soleil laisse définitivement place à l’obscurité. Odette osa se coucher sur le bord de la plage, bercée par les eaux calmes. « Et si nous allions découvrir les cigales salées du Sud à la saison prochaine ? », proposa-t-elle avec enthousiasme, désormais confiante dans ses forces.
Claire Gandanger
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